____ C'était pourtant moi qui le lui avais demandé. Moi qui, de quelque manière, le lui avais exigé. Et cependant je ne pouvais m'y résoudre, accepter que ce fut fait. Là, sous mes yeux, devant mon visage déconfit, ce corps qu'on abat, cette masse qui s'effondre. Ce bruit, sourd et puissant, un simple déclic, une détonation, et le silence assourdissant, cet invisible voile de la mort qui s'empare de la pièce.
____ Soudain, j'avais froid. Mon faible corps tremblait dans mon pull, frissonnant de ce sentiment glacial et tout à fait désagréable.
____ Mes yeux ne quittaient pas l'arme meurtrière qui avait ôté une vie sans aucune compassion. Cette forme sombre, fumante encore, pointant de son ignoble canon l'âme qu'elle avait achevée. Dans cette chambre miteuse et obscure, seul mon coeur semblait encore vivant, frappant ma poitrine avec acharnement. Mais je ne l'entendais même pas.. Il était trop lointain, presque absent de cette scène figée. Mes lèvres scellées n'osaient crier. Et mon être, paralysé, n'avait pas même la force de bouger.
____ Alors soudain, le monde que j'avais délaissé s'imposa à ma conscience. L'alarme stridente des voitures de police résonnait de l'autre côté du mur. Je pouvais deviner à travers les rideaux fermés les gyrophares bleus et rouges qui s'agitaient sans trêve ni repos.
____ Plus que quelques instants et tout serait fini.
____ Je levais un regard apeuré vers Jake. Mais son visage était impassible. Vide de toute expression. Ses iris, fixées sur le cadavre, paraissaient ailleurs, dans un autre monde qu'était celui des trépassés. Au-dehors, les bruits s'amplifiaient. Il fallait partir. S'éloigner au plus vite. Chaque seconde était désormais précieuse, et nous ne pouvions en gâcher la moindre.
____ Comme si je revenais enfin à moi, mes membres s'élancèrent sans même que je le leur ait ordonné. Je me jetai sur Jake, attrapai son bras et tirai dessus. Mais autant essayer de trainer une statue de marbre.. Figé dans une attitude mortifière, il ne parut même pas remarquer mon poing qui s'affairait autour de son avant-bras.
____ - Jake! Il faut partir!!
____ Aucune réaction de sa part. Sentant la panique m'envahir, je m'efforçais de nouveau de le tirer vers la sortie. En vain. Mon corps fut prit de spasmes, et une sueur froide commença à ruisseler sur mon front. Je ne sentais même plus mes jambes, et mon regard se baladait successivement entre les deux portes et Jake.
____ - Jake.. Je t'en prie..
____ Ce ne fut que quand les pas se rapprochèrent que son corps s'anima de nouveau. Son regard dur se posa sur moi, et ses lèvres remuèrent, dans un murmure imperceptible.. "Cours"..
____ - Viens! le suppliai-je
____ - Va-t-en. Vite.
____ Des coups ébranlèrent la porte. Son visage se referma, et j'y découvris pour la première fois une férocité qui m'était jusque là inconnue. Le souffle court, je le regardais, hésitant à partir. Alors, d'un geste aussi brusque que violent, il me repoussa sans tact ni douceur, et, titubant, je fut forcée de franchir la porte arrière, l'intimant à en faire autant par mon expression désespérée. Mais il ne bougea pas.. Quand je franchit le seuil, j'entendis de l'autre côté de la chambre la porte principale tomber. Inspirant douloureusement, je me mis à courir à en perdre haleine, empruntant des rues de façon aléatoire. Mes jambes peinaient à supporter mon poids, et, sentant le manque d'oxygène déchirer mes poumons, je compris que je ne tiendrais plus longtemps... Et pourtant, il fallait continuer.. Avancer, encore, et toujours. Un pas devant l'autre, un pied en avant.. Encore... et...
____ Je ne vis pas l'inclinaison du trottoir. D'ailleurs, je ne sentis pas ma cheville se tordre, et encore moins mon équilibre être perturbé. La seule chose que je ressentis ce fut ce choc, comme si soudain le sol m'avait percuté de plein fouet.. Bien que ce fut en réalité l'inverse.. Ma tête heurta le bitume froid, et, expirant mon dernier souffle, je fermais mes paupières, sachant que j'avais échoué.
____ Alors, ma dernière pensée fut pour lui, et ma bouche se tordit en un sourire en me remémorant ce garçon qui avait tant représenté à mes yeux...